« Cette initiative ne doit pas être considérée comme acquise »[1]
Rachel Gottlieb
Traduction Philippe Leconte
Amir écrit très brièvement que la poursuite de l'existence d'« Ein-Bustan », le jardin d'enfants Waldorf, mixte juif-arabe, entrant maintenant dans sa quatrième année, "ne doit pas être considérée comme acquise :" Je voudrais partager avec vous quelques expériences personnelles qui soulignent pourquoi il en est ainsi, expériences qui ont renforcé ma perception du rôle important que cette initiative joue pour la promotion d'un avenir meilleur pour nos enfants et nous-mêmes.
Mon fils a été dans le premier groupe d'enfants dans le jardin d'enfants mixte et y a séjourné avec bonheur pendant deux ans (il est maintenant à l'école primaire). Vers la fin de cette période, un de mes voisin de Kiryat Tivon, m'a invité à une rencontre informelle dans son jardin, avec ses amis adultes et leurs enfants. L'une des mères m'a demandé en passant dans quel jardin d'enfants allait mon enfant. Quand je lui ai dit qu'il était dans un jardin d'enfants mixte arabe et juif, elle s'est montrée choquée et a manifesté sa désapprobation : « Comment pouvez-vous l'envoyer là ? » Elle a commencé à me faire la leçon sur le fait que les enfants arabes étaient de nature violente et que mon fils risquait d'être battu. En ce qui concerne la culture, à son avis, les Arabes n'avaient rien de ce qui pouvait être considéré comme de la culture et en matière de culture, tout ce qu'ils avaient se résumait à un ramassis de coutumes primitives en relation avec la religion musulmane - une religion intolérante qui est en elle-même intrinsèquement liée à des formes primitives de violence. En vue de «prouver» son affirmation, elle s'écria : « Ne savez-vous pas que leur propre livre saint, le Coran, appelle au djihad, la guerre sainte, contre quiconque n'est pas musulman ? » À ce stade, avant que je puisse dire un mot, son mari a ensuite pointé vers moi un doigt accusateur : « Quant à vous - c'est à cause de ces "libéraux au cœur saignant" comme on pourrait dire, des gens comme vous qui encouragent ce genre de chose, que notre pays se désintègre. Ne pouvez-vous pas lire « l'écriture sur le mur » ? Des gens comme vous veulent que nous pensions qu'il ya vraiment une possibilité de vivre ensemble, mais vous êtes simplement naïfs. Ils n'attendent qu'une chose : que nous (les Juifs) soyons partis. Il attendent l'occasion de vous poignarder dans le dos. » Incrédule, j'écoutais tandis qu'il continuait de m'accuser moi "et tous vos amis de gauche" d'être l'ennemi antipatriotique et ingrat pour tous les sacrifices faits en mon nom, et de saper ma propre culture, dans ce qui est censé être un État juif.
Ironiquement, pendant tout le temps où j'écoutais cette tirade raciste sur les musulmans acculturés et sur mon manque de responsabilité en m'associant avec eux, (pour ne pas parler du scandale de laisser mon fils les côtoyer jour après jour), ces juifs d'Israël de classe moyenne ayant fait des études, se réjouissaient de faire cuire sur le feu un pitot arabe traditionnel (une sorte de galette) sur un saj (appareil de cuisson de tradition arabe), puis d'étaler la pita agrémentée de * labaneh et Zaatar (* nourriture traditionnelle palestinienne faite avec du fromage et de l'hysope). Avant même que je puisse dire un mot en réponse, mon fils, que j'imaginais occupé à jouer avec les autres enfants, avait apparemment capté une part de notre conversation et m'a demandé, inquiet, qui voulait me planter un couteau dans le dos. À ce stade, je l'ai vite rassuré que personne n'avait l'intention de faire une telle chose. Puis, comme il était tard et vraiment temps de rentrer à la maison, nous avons alors pris congé de nos amis pleins de haine pour les arabes tandis qu'ils continuaient de manger avec plaisir leur pitot au Zaatar.
Rentrée à la maison, j'étais en colère et bouleversée. Le sentiment que j'avais de vivre dans une petite "bulle" éclairée par la raison au sein d'une ville libérale a été ébranlé. Ce n'est pas faute d'ignorer que les opinions comme celles que j'ai entendues sont très répandues. Cependant, ils se fait peut-être que beaucoup de personnes les gardent pour elles-mêmes au cours de leur vie quotidienne, par respect du "politiquement correct". Elle n'en parlent que quand elles se sentent assez en sécurité et ne le font qu'avec des personnes qui ont des opinions similaires. Ou alors, elles ne s'expriment que lorsqu'elles sont piquées au vif et voient chez des gens comme moi, une menace réelle qui réclame d'intervenir. Je m'en suis confiée à Amir. Il m'a rappelé de ne pas le prendre personnellement, et que ces sentiments de haine et ces préjugés découlent de l'ignorance et de craintes profondément enracinées, ainsi que d'un manque d'expériences positives personnelles qui leur auraient montré que les choses peuvent être différentes.
Je me demande si les familles arabes dans notre jardin d'enfants rencontrent semblable désapprobation de leurs amis et de leur famille ? Sont-ils considérés comme des "traîtres" à leur culture en envoyant leurs enfants dans un jardin d'enfants mixte.
Mais pourquoi suis-je si surprise ? La haine raciale, les stéréotypes, les préjugés et la discrimination contre les arabes sont choses communes et, en fait, enracinées en Israël depuis des temps anciens. Ils imprègnent pratiquement tous les domaines de notre vie et les enfants les absorbent sans même s'en apercevoir, sans leur accorder une seconde pensée. Ayant grandi en Israël, j'ai souvent entendu les expressions «travail arabe» comme un synonyme de travail pauvre ou bâclé, «goût arabe» comme un commentaire désobligeant sur des habits inélégants, et même «couleurs arabes ». À l'école, je n'ai jamais appris l'arabe et je n'arrive pas à comprendre une personne qui le parle près de moi, ce qui conduit à de l'appréhension sur ce qu'ils peuvent bien être en train de dire et à ne pas être en mesure de vraiment communiquer. Le fait même que la langue arabe ne faisait pas partie du programme obligatoire (et ne l'est toujours pas) était un message de la part des institutions de notre pays signifiant que ce n'était ni nécessaire ni important. Le fait que nous restions dans l'ignorance de cette langue est aussi une manière de créer une distance entre les deux peuples, de nous rendre plus attachés et fidèles à notre propre culture et méfiants de l'autre culture et de plus angoissés par ce que nous ne pouvons pas comprendre. Elle facilite l'aversion ou la haine de l'autre côté. Il fait de nous de meilleurs soldats.
L'année dernière, j'avais repris courage et j'espérais que le changement était enfin venu dans notre petite ville et ses villages bédouins environnants, quand notre maire s'est adressé en arabe à un public mixte de Juifs, chrétiens et musulmans dans la maison culturelle locale (une telle rencontre était déjà en soi un événement important !). Mais récemment, ce même maire s'est servi du sentiment anti-arabe pour gagner quelques voix de plus lors de l'élection. Et, lorsque la question lui a été posée : "Quel est le principal problème auquel Tivon est confrontée aujourd'hui ?", il a répondu que "Le principal problème de Tivon aujourd'hui, ce sont nos voisins bédouins. C'est à cause d'eux que nos parcs sont vandalisés ... il faut qu'ils se tiennent "dans leur propre partie de la ville et qu'ils s'abstiennent d'entrer dans la nôtre ou d'utiliser nos services ".
Maintenant, je dois vous expliquer la raison pour laquelle ce maire sait si bien l'arabe. Ce n'est pas parce qu'il s'est efforcé d'apprendre à communiquer avec ceux qui sont différents de lui, mais il a appris la langue comme un instrument d'oppression au cours de ses nombreuses années de service militaire à l'Agence israélienne de sécurité ("Shin Bet"). En fait, l'une des raisons qui nous ont amenés mon mari et moi à inscrire nos enfants au jardin d'enfants, fut la prise de conscience que les seuls mots arabes que connaissait mon mari provenaient de jurons et d'ordres brutaux qu'il avait appris à utiliser comme un soldat dans l'armée, comme : "Stop. Haut les mains. Montrez-moi vos papiers". Nous voulions que notre fils connaisse d'autres sortes de mots arabes, tels que des mots pour rire, jouer et chanter. Mes premiers mots en arabe ont été liés à des choses que nous avons faites ensemble à Ein Bustan : lorsque nous avons rempli le bac à sable, j'ai appris que "Rummel" veut dire sable et lorsque nous avons cousu ensemble des poupées, j'ai appris que "Ahmar" est la couleur rouge.
L'éducation Waldorf est différente à cet égard. Dès le plus jeune âge, l'accent est mis sur l'étude de plus d'une langue : cela résulte de la conviction que pour comprendre les différentes cultures et les peuples de notre monde, il est nécessaire de comprendre leur langue et leur culture. Dans l'école Waldorf, mes enfants apprennent aussi quelque chose sur chacune des religions dans le monde, et ont l'occasion de saisir toute la complexité et la richesse des cultures autres que la leur, en opposition à la vision ethnocentrique qui domine dans les écoles ordinaires. Steiner a insisté sur cette vision élargie de l'humanité, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Mais c'est aujourd'hui encore plus pertinent que jamais, car la vie quotidienne nécessite que nous pensions globalement en soulignant les liens entre les peuples et notre humanité commune, alors que nous devons faire face à de nombreux défis pour vivre ensemble sur notre planète.
Juste il ya un mois, le jour du Yom Kippour, le plus saint de l'année juive, des foyers d'émeutes raciales se sont déclenchés dans la ville d'Akko (Acre) où les Arabes et les Juifs ont vécu côte à côte depuis plus de 100 ans. Un arabe avait fait l'erreur de circuler en voiture dans un quartier majoritairement juif, un jour où conduire est considéré comme une profanation de la journée sainte. Les gens criaient «Mort aux juifs» ou «Mort aux arabes» tout en cassant des vitrines des magasins, en incendiant des voitures et des appartements et en se jetant des pierres les uns sur les autres. Des véhicules, des magasins et des maisons ont été endommagées lors des émeutes et cinq maisons ont été totalement brûlées. Les familles juives se sont calfeutrées dans leurs abris de sécurité tandis que des bandes d'arabes se rassemblaient dans les rues et que certaines familles arabes étaient littéralement chassées de leurs foyers et craignaient d'y retourner. Il semble que la colère qui a éclaté, avait couvé sous la surface pendant des années,. Les comportements fondés sur des préjugés ont pris le dessus. La peur était partout, remontant à la surface et alimentant un cycle de haine et de violence.
Les gens seront prompts à souligner que vous ne pouvez pas comparer Tivon et ses voisins à Akko. Akko est une ville mixte juive et arabe, où Juifs et Arabes vivent très proches les uns des autres, alors que, dans Tivon, nous avons des relations "séparées mais amicales" avec les villes bédouines du voisinage. Les maires des deux villes sont toujours prompts à souligner combien les relations sont merveilleuses et amicales. Mais est-ce vraiment le cas ? Si l'on regarde un peu plus loin que le bout de son nez, on ne tardera pas à découvrir des sentiments troublants juste en dessous de la surface de cette ville bucolique et «éclairée». Et parfois les gens ne se donnent même pas la peine de dissimuler leurs propres sentiments. Deux exemples récents - l'été dernier, nous avons découvert que la piscine d'un kibboutz local a une politique (non officielle bien sûr) de refus d'adhésion à la piscine pour les Arabes. Dans l'un des quartiers de Tivon qui borde les villages bédouins, une réunion communautaire a été tenue pour protester contre la vente de biens immobiliers à des acheteurs arabe, affirmant que ce serait détruire le quartier et réduire la valeur de toutes les maisons. Des pamphlets anti-arabe ont été distribués au porte à porte et les gens ont été incités à ne pas vendre aux Arabes. Et que dire de la vie de tous les jours ? À quand remonte la dernière fois que vous avez entendu parler arabe dans la salle de cinéma ? Ou vu un enfant parlant arabe dans le centre communautaire local ? Avez-vous remarqué comment, lorsque l'une des mères juives a vu qu'il y avait un enfant de langue arabe sur le terrain de jeux, elle a rapidement emmené son propre enfant ailleurs ? Un système éducatif commun dans ce contexte de peur installée depuis longtemps, de préjugés et de stéréotypes ne peut certainement pas être considéré comme acquis.
Les parents de Ein Bustan croient qu'il est possible de briser le cycle de la violence en brisant les stéréotypes et en commençant à un très jeune âge à 'encourager nos enfants à se rencontrer et à développer des amitiés. Nous voyons notre petit jardin d'enfants comme une petite « graine d'espoir » pour l'avenir. Je pense que ces familles, qu'elle soient musulmanes ou juives, sont très courageuses. Elles sont sorties de leur "zone de confort". Elles essaient d'extirper des sentiments et des préjugés profondément enracinés en elles, souvent d'aller à l'encontre de la norme de leur propre communauté et de faire face à la désapprobation de leur famille ou de leurs amis. Certaines doivent en outre supporter l'inconvénient matériel de se rendre à une école qui n'est pas près de leur maison. Et sur un plan personnel, elles ne cessent de se demander si ce qu'elles font est vraiment fructueux pour le développement et le bonheur de leurs propres enfants.
Comme le jardin d'enfants entre dans sa quatrième année, ce n'est plus une vision, mais c'est devenue
une réalité qui, nous le croyons, s'étendra finalement comme une onde à mesure que de plus en plus de personnes entreront dans le cercle de l'espoir, pour atteindre à un avenir fondé sur l'amitié véritable.
Mais nous ne pouvons certainement pas considérer cette réalité comme acquise.